
Éditorial — Ubuntu : le mot le plus galvaudé d'Afrique mérite mieux
Photo : I am Alex / Pexels
Le mot qu'on aime trop pour le respecter
Je ne compte plus le nombre de fois où j'ai lu le mot « Ubuntu » dans des documents officiels de l'Union africaine, dans des rapports de grandes ONG internationales, dans des discours d'inauguration de sommets économiques — et même, ces dernières années, dans des slogans publicitaires de marques qui n'ont strictement rien à voir avec l'Afrique. Ubuntu est devenu ce que les linguistes appellent un signifiant flottant : un mot si chargé symboliquement qu'il peut être attaché à n'importe quoi sans jamais rien contraindre.
C'est précisément là le problème. Quand un concept philosophique devient un ornement rhétorique, il ne se neutralise pas — il se retourne contre lui-même. L'Ubuntu brandi sans engagement est pire que l'absence d'Ubuntu : il donne l'apparence de la profondeur là où règne le vide, et surtout, il désamorce toute exigence de reddition de comptes. Comment reprocher à un gouvernement de négliger la solidarité communautaire lorsqu'il a pris soin d'inscrire « Ubuntu » dans son plan stratégique national ?
Ce n'est pas un phénomène marginal. L'Agenda 2063 de l'Union africaine, document visionnaire à bien des égards, mobilise les valeurs communautaires africaines comme socle de son projet de développement — sans jamais les traduire en mécanismes d'évaluation contraignants. Des entreprises multinationales opérant sur le continent ont adopté le terme dans leurs chartes RSE avec une candeur qui frise le pillage symbolique. Et dans les couloirs des institutions de Bretton Woods, « Ubuntu » est désormais cité comme preuve que l'Afrique possède ses propres ressources philosophiques pour le développement — avant que l'on revienne aux indicateurs habituels du PIB et de la dette.
Le paradoxe est brutal : plus le mot circule, moins il oblige à quoi que ce soit.
Ce que l'Ubuntu dit vraiment — et qu'on préfère ne pas entendre
Revenons à la source. Desmond Tutu, dans No Future Without Forgiveness (1999), formule l'une des définitions les plus citées : « My humanity is bound up in yours, for we can only be human together. » La phrase est belle. Elle est aussi radicalement exigeante. Elle ne dit pas que nous devrions être solidaires quand c'est commode — elle dit que mon humanité est constitutive de la tienne, que je ne peux littéralement pas être pleinement humain si tu ne l'es pas.
Mogobe Ramose, philosophe sud-africain et l'un des théoriciens les plus rigoureux du concept, insiste dans African Philosophy Through Ubuntu (1999) sur la dimension ontologique du terme : Ubuntu n'est pas d'abord une éthique de la gentillesse ou de la solidarité — c'est une conception de l'être. Umuntu ngumuntu ngabantu : un être humain n'est humain qu'à travers les autres êtres humains. L'individualisme n'est pas simplement critiqué ; il est ontologiquement impossible.
Augustine Shutte, dans Ubuntu: An Ethic for a New South Africa (2001), prolonge cette réflexion vers ses implications éthiques et politiques concrètes : une société fondée sur l'Ubuntu ne peut tolérer des inégalités structurelles, non pas parce que celles-ci sont « injustes » au sens libéral du terme, mais parce qu'elles détruisent littéralement l'humanité de ceux qui en bénéficient autant que de ceux qui en souffrent. La richesse accumulée dans l'indifférence au dénuement d'autrui est une forme d'amputation ontologique.
John Mbiti, théologien et philosophe kenyan, rappelait dès 1969 dans African Religions and Philosophy que cette conception de la personne-en-communauté traverse le continent bien au-delà des langues nguni : on la retrouve dans la Teranga sénégalaise, dans l'Ujamaa tanzanien de Nyerere, dans l'Harambee kenyan. L'Ubuntu n'est pas un concept exclusivement zoulou ou sud-africain — c'est une intuition philosophique panafricaine qui a reçu différents noms et différentes formes institutionnelles selon les contextes.
Ce que ces penseurs partagent — et que les discours institutionnels occultent soigneusement — c'est que l'Ubuntu n'est pas une invitation à la douceur. C'est une exigence éthique radicale. Elle implique des devoirs, des redistributions, des renoncements. Elle est inconfortable. Et c'est précisément pour cela qu'on préfère en faire un slogan.
L'Ubuntu face aux politiques publiques : le grand écart
Si l'Ubuntu était effectivement opérant dans les politiques publiques africaines, nous devrions observer une corrélation entre les pays qui s'en réclament le plus et les pays qui performent le mieux sur les indicateurs de cohésion sociale, d'accès universel aux soins, de protection des plus vulnérables et de redistribution équitable des ressources communes. Les données de l'IJVA Index — et celles que nous croisons avec l'Index Ibrahim de gouvernance africaine — racontent une tout autre histoire.
Je ne vais pas ici pointer un pays ou un dirigeant en particulier : ce serait trop facile et, surtout, ce serait manquer la nature systémique du problème. Ce que les données montrent, c'est un écart structurel entre la rhétorique communautaire et les choix budgétaires réels : des États qui invoquent les valeurs d'entraide africaines maintiennent des systèmes de protection sociale parmi les plus déficients du continent. Des constitutions qui inscrivent la « dignité communautaire » comme principe fondateur coexistent avec des taux d'accès aux soins primaires qui rendraient l'Ubuntu — au sens strict de Ramose et Tutu — ontologiquement impossible pour des millions de personnes.
Le Rapport du PNUD sur le développement humain en Afrique documente, édition après édition, des inégalités qui ne fléchissent pas — parfois dans des pays dont le discours officiel est le plus explicitement communautariste. L'écart entre ce que les gouvernements disent et ce que les indicateurs mesurent n'est pas un détail — c'est le vrai scandale.
Plaidoyer : opérationnaliser ou se taire
Ma position est simple, et j'assume qu'elle froissera certains : si vous n'êtes pas prêts à traduire l'Ubuntu en mécanismes contraignants, cessez de l'invoquer. Non pas parce que le concept serait trop fragile pour le contact avec la réalité politique — au contraire, parce qu'il est trop important pour servir d'alibi.
Opérationnaliser l'Ubuntu signifie des choses précises. Cela signifie des critères de gouvernance qui évaluent non seulement la croissance agrégée, mais la distribution de cette croissance et la protection active des membres les plus vulnérables de la communauté. Cela signifie des indicateurs de cohésion sociale intégrés dans les revues budgétaires nationales. Cela signifie des mécanismes de justice restauratrice — et non seulement punitive — dans les systèmes judiciaires : l'Afrique du Sud post-apartheid, avec ses limites et ses échecs bien documentés, a au moins tenté cet exercice avec la Commission Vérité et Réconciliation, qui reste l'une des rares tentatives institutionnelles de prendre l'Ubuntu au sérieux à l'échelle d'un État.
Cela signifie aussi s'inspirer des expériences concrètes qui existent : certaines politiques de solidarité communautaire au Rwanda et au Sénégal ont tenté de formaliser des mécanismes d'entraide dans des dispositifs publics — non sans contradictions, non sans récupérations politiques, mais avec l'ambition de faire du principe communautaire autre chose qu'un ornement. Ces expériences méritent d'être étudiées, critiquées, améliorées — pas idéalisées, mais pas ignorées non plus.
L'Ubuntu comme outil d'évaluation des politiques publiques : voilà la proposition que je formule. Pas comme critère culturaliste qui exempterait l'Afrique des standards universels de développement humain — mais comme cadre complémentaire qui interroge ces standards là où ils restent aveugles à la dimension relationnelle et collective du bien-être.
Ce que l'IJVA tente de mesurer — et pourquoi cela compte
Ce n'est pas un hasard si l'IJVA Index a choisi de mesurer le bien-être en Afrique à travers cinq piliers qui dépassent le seul PIB par habitant. Notre démarche est, je l'assume pleinement, philosophiquement redevable à cette tradition de pensée qui refuse de réduire la vie humaine à sa dimension économique individuelle.
Mesurer la cohésion communautaire, l'accès équitable aux services essentiels, la qualité des liens sociaux et institutionnels — c'est précisément prendre l'Ubuntu au sérieux. Pas en le romantisant. Pas en le muséifiant. En lui faisant confiance pour ce qu'il est : un cadre philosophique rigoureux qui dit quelque chose de vrai sur ce que signifie vivre bien ensemble, et qui mérite à ce titre d'informer nos outils d'évaluation.
Je lance ici un appel aux décideurs politiques, aux chercheurs en sciences sociales, aux organisations de la société civile et aux citoyens engagés : rejoignez cette exigence. Pas l'exigence de l'Ubuntu comme slogan — l'exigence de l'Ubuntu comme obligation. L'obligation de construire des sociétés dans lesquelles mon humanité est effectivement liée à la vôtre, et où cette interdépendance se traduit en droits réels, en budgets vérifiables, en politiques évaluables.
Trois syllabes. Une philosophie entière. Et une question simple, que j'adresse à quiconque a utilisé ce mot dans un discours officiel au cours de l'année écoulée : qu'avez-vous fait, concrètement, pour le mériter ?
