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Éditorial — Bilan IJVA 2025 : ce que le continent nous a appris cette année

6 avril 20266 min de lecture

Nous pensions mesurer le bonheur. Nous avons mesuré la résilience.

Je dois commencer par un aveu. Au moment de lancer cette édition 2025, j'étais convaincu que nos cinq piliers — sécurité, lien social, santé, environnement et gouvernance perçue — nous permettraient de dresser une carte relativement lisible du bien-être subjectif sur le continent. Les pays économiquement stables obtiendraient de bons scores ; les pays en tension, de moins bons. La logique semblait imparable.

Elle s'est révélée partiellement fausse. Et c'est cette fausseté partielle qui m'a appris le plus.

Ce que les données de l'édition 2025 montrent, avec une clarté qui me dérange encore, c'est que le bien-être en Afrique ne se construit pas là où l'on attendait ses fondations. Il se construit malgré. Malgré l'instabilité institutionnelle dans certains contextes. Malgré la pression économique. Malgré les fractures héritées. Cette capacité à maintenir un score de bien-être élevé dans des conditions objectives dégradées, c'est précisément la définition de la résilience — et non du bonheur au sens hédonique que les indices classiques cherchent à saisir.

Bilan IJVA 2025 : ce que les classements cachent vraiment

La surprise de cette édition n'est pas dans les pays qui confirment ce qu'on sait déjà. Elle est dans les écarts. Plusieurs profils publiés dans notre série 2025 révèlent un même schéma contre-intuitif : des économies dont les indicateurs macroéconomiques sont salués par la Banque mondiale et le FMI présentent des scores IJVA en stagnation ou en recul, tandis que des pays traversant des transitions politiques complexes affichent des progressions notables sur les piliers lien social et gouvernance perçue.

Trois enseignements s'imposent à moi avec une force particulière :

Premier enseignement : la croissance du PIB ne ruisselle pas jusqu'au bien-être ressenti. Ce n'est pas une nouveauté théorique — le World Happiness Report 2024 (Helliwell, Layard, Sachs et al., éd. 2024) le documente pour les économies émergentes à l'échelle mondiale. Mais le voir confirmé dans les données africaines, pays par pays, avec nos propres instruments de mesure, c'est autre chose. Le PIB par habitant reste un proxy commode pour les institutions de Bretton Woods — le Fonds monétaire international et la Banque mondiale —, mais il échoue systématiquement à prédire le bien-être subjectif dans nos panels africains.

Deuxième enseignement : le lien social est, selon ma lecture des données 2025, le pilier le plus constamment associé aux scores IJVA les plus élevés. Je formule cela comme une conviction argumentée, pas comme une preuve statistique définitive — nous travaillons à formaliser cette corrélation pour 2026. Mais dans profil après profil, c'est le pilier lien social qui distingue les pays au bien-être résistant des pays au bien-être fragile. L'Ubuntu — « Je suis parce que nous sommes » — n'est pas un ornement philosophique ; c'est une variable opératoire.

Troisième enseignement : la gouvernance perçue vaut plus que la gouvernance mesurée. Les populations ne réagissent pas aux institutions telles qu'elles sont, mais telles qu'elles les vivent. Un pays peut disposer d'un cadre institutionnel formellement solide et afficher une gouvernance perçue médiocre — et inversement. Cet écart est l'un des angles morts les plus productifs que cette édition nous a forcés à regarder en face.

Le bien-être africain ne se lit pas avec des lunettes occidentales

Je l'assume sans détour : l'IJVA est un acte politique autant qu'un acte scientifique. Décider de mesurer le bien-être en Afrique avec des instruments pensés en Afrique, c'est refuser que le Cantril Ladder — l'échelle d'évaluation de vie en 10 points utilisée par le World Happiness Report — soit l'horizon indépassable de toute mesure du bonheur humain.

Cette posture n'est pas de l'anti-occidentalisme primaire. C'est de l'épistémologie honnête. Les six variables du World Happiness Report (PIB par habitant, soutien social, espérance de vie en bonne santé, liberté de choix, générosité, perception de la corruption) sont pertinentes universellement. Mais elles ne captent pas la Teranga sénégalaise — cette hospitalité structurante qui construit la confiance sociale bien au-delà de l'indicateur de générosité. Elles ne captent pas les formes de régulation collective informelle qui maintiennent la cohésion dans des contextes où l'État est absent ou faiblement légitime.

Nos cinq piliers ne sont pas parfaits. Mais ils tentent quelque chose d'essentiel : mesurer le bien-être tel qu'il est vécu, pas tel qu'il est supposé être vécu par des modèles construits ailleurs.

Ce que l'édition 2025 n'a pas réussi à mesurer

L'honnêteté intellectuelle impose cette section. Et je la rédige sans fausse modestie, parce que l'indice n'est un outil crédible que s'il connaît ses propres limites.

Le bien-être des femmes. Notre indice agrège. Il ne désagrège pas selon le genre. Or, dans de nombreux contextes africains, le score global d'un pays peut masquer une fracture de bien-être profonde entre hommes et femmes — fracture que nos cinq piliers permettent de deviner mais pas de mesurer avec précision.

Le bien-être des jeunes. Selon l'Union africaine (Agenda 2063, projections démographiques), les moins de 25 ans représentent environ 60 % de la population du continent. Nous ne disposons d'aucun sous-indice spécifique à cette tranche d'âge. C'est un impensé majeur.

Le bien-être rural. Nos données sont biaisées vers les zones urbaines, où les enquêtes sont plus accessibles. Les populations rurales — majoritaires dans de nombreux pays africains — sont sous-représentées dans notre corpus.

L'impact du changement climatique sur le bien-être subjectif. Nous mesurons l'environnement comme pilier. Mais nous ne mesurons pas encore comment les événements climatiques extrêmes — sécheresses, inondations, déplacements — dégradent le bien-être ressenti à moyen terme. C'est un angle mort que nous ne pouvons plus nous permettre d'ignorer.

Cap sur 2026 : trois engagements concrets — et un appel au bilan collectif

Je termine par des promesses. Des vraies, pas des perspectives institutionnelles vagues.

Chantier 1 : désagréger l'indice par genre et par tranche d'âge. D'ici l'édition 2026, nous introduirons un module spécifique de désagrégation permettant de publier, pour chaque pays, un score IJVA Femmes et un score IJVA Jeunes. Cela suppose de revoir notre protocole de collecte et d'élargir nos panels d'enquête. C'est faisable. C'est nécessaire.

Chantier 2 : intégrer un indicateur de bien-être climatique subjectif. Nous engageons dès janvier 2026 un travail méthodologique pour construire un sous-pilier mesurant la perception de la dégradation environnementale sur le bien-être quotidien. Nous nous appuierons sur les travaux existants du GIEC et des institutions africaines de recherche climatique — dont le Centre africain pour les politiques climatiques (CAPC/UNECA, Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique) — pour ancrer cet indicateur dans des réalités documentées.

Chantier 3 : ouvrir la méthodologie à la communauté. La version 2026 de l'IJVA sera précédée d'une consultation publique de six semaines, ouverte aux chercheurs, aux décideurs et aux citoyens. Nous publierons notre grille de pondération des cinq piliers et inviterons les contributions critiques. Un indice du bien-être africain qui ne se soumet pas au regard des Africains n'est qu'un miroir mal orienté.

Mesurer le bien-être est un acte politique. Décider de le mesurer honnêtement — en reconnaissant ce qu'on ne voit pas encore — est un acte de responsabilité. L'édition 2025 nous a appris que le continent résiste là où on l'attend fragile, et se fragilise là où on le croyait solide. C'est cette complexité que l'IJVA doit continuer à tenir, édition après édition, sans jamais simplifier pour rassurer.

La question que l'édition 2026 devra trancher n'est pas technique : de quel bien-être parlons-nous, et pour qui ? Cette question vous appartient autant qu'à nous. Nous attendons vos réponses.

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